Par Jean-Michel Gurret — 9 octobre 2026
Au Sénégal, des psychiatres se forment à l’EFT Clinique, l’utilisent dans leur pratique et documentent les situations qu’ils accompagnent. Cette dynamique prend place dans le master de psychothérapie de l’IREP, à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Elle associe une formation structurée, l’expérience hospitalière et une ambition de recherche portée par des universitaires sénégalais.
J’ai consacré un entretien de 70 minutes à cette aventure avec le Pr Papa Lamine Faye et le Pr Jean-Augustin Diégane Tine. Leur témoignage permet de comprendre ce qui rend cette initiative importante : elle répond à des besoins identifiés sur le terrain et elle donne aux professionnels les moyens d’élargir leur pratique.
Deux parcours complémentaires au service d’un projet commun
Le Pr Papa Lamine Faye est psychiatre, enseignant-chercheur et directeur de l’IREP. Son engagement réunit le soin, la formation et le développement de la psychothérapie. Dans l’entretien, il raconte sa découverte de l’EFT, son expérimentation personnelle, puis son utilisation auprès de patients. Il décrit la manière dont cette expérience l’a conduit à lui donner une place importante dans le master.
Le Pr Jean-Augustin Diégane Tine est psychiatre et épidémiologiste. Son expérience à la tête de la Division de la santé mentale lui a donné une connaissance des besoins du système de soins. Dans ce projet, il insiste sur l’organisation de la formation, la documentation clinique, l’adaptation des outils d’évaluation et la préparation des recherches. Les deux professeurs partagent une ambition : renforcer les compétences disponibles au Sénégal et faire émerger des travaux répondant aux réalités locales.
Partir des besoins des patients et des soignants
L’entretien commence par une question sur la santé mentale au Sénégal et en France. Le Pr Faye souligne la place centrale des familles dans l’accompagnement des patients sénégalais, à l’hôpital comme lors du retour dans la communauté. Il rappelle aussi que les transformations sociales mettent ces soutiens à l’épreuve.
Les deux invités parlent de la stigmatisation, des difficultés d’accès aux soins, des ressources professionnelles limitées et du besoin de disposer d’un éventail plus large de réponses thérapeutiques. Leur réflexion porte également sur les personnes en souffrance qui ne présentent pas nécessairement un trouble psychiatrique constitué et qui hésitent à consulter.
Développer la psychothérapie permet d’offrir à ces personnes un espace d’accompagnement et aux psychiatres des compétences supplémentaires, en articulation avec les autres composantes du soin.
Une formation construite au Sénégal
Le master de psychothérapie de l’IREP s’inscrit dans une approche intégrative. Les étudiants découvrent plusieurs méthodes afin de choisir une intervention en fonction des besoins du patient. La conception du cursus a bénéficié, comme les invités le rappellent, de la contribution de Béatrice Millêtre.
L’EFT y occupe une place importante. Mes interventions associent des ressources accessibles en ligne et du temps consacré à la pratique, aux exercices et à l’approfondissement clinique. L’entretien aborde la progression entre l’accompagnement des traumatismes simples et celui des traumatismes complexes.
Cette formation locale répond à une difficulté très concrète : se former à l’étranger suppose du temps, des déplacements et des dépenses qui ne sont pas accessibles à tous. Un cursus universitaire à Dakar permet de structurer les apprentissages et de les inscrire dans la durée.
Une initiative présentée par l’IREP comme une première mondiale
L’IREP emploie lui-même cette expression pour présenter l’intégration de l’EFT Clinique dans son master. L’importance du projet tient à la place donnée, dès son développement, à l’université, aux professionnels de santé et aux terrains de soin.
Dans l’entretien, nous décrivons cette dynamique comme une entrée « par le haut ». Elle associe des cliniciens qui pratiquent, des enseignants qui encadrent et une équipe qui prépare la recherche. La priorité mondiale exacte demanderait un inventaire international des dispositifs comparables ; l’initiative sénégalaise mérite déjà l’attention par sa cohérence et ses perspectives.
Ce que les professionnels rapportent de leur pratique
Les exemples évoqués concernent les traumatismes, les addictions, le deuil et l’anxiété de performance. Le Pr Tine présente notamment le travail d’un étudiant auprès de jeunes footballeurs : confronté à leur anxiété, celui-ci a voulu explorer une méthode utilisable dans l’accompagnement et transmissible pour l’autorégulation.
Les invités parlent aussi de l’EFT en complément des soins en addictologie, ainsi que de situations post-traumatiques accompagnées par des professionnels formés. Ils décrivent des apaisements ressentis au cours des séances, des évolutions du fonctionnement quotidien et une participation active des patients.
Ces observations rendent visible l’intérêt clinique que les professionnels trouvent à l’outil. Les travaux en préparation devront préciser les résultats, leur durée et les conditions dans lesquelles ils sont obtenus.
Une compétence qui peut continuer à servir après la séance
Un fil conducteur de l’entretien est l’autonomie. Les invités expliquent que des patients peuvent apprendre à utiliser le tapping pour réguler des émotions difficiles entre les consultations. La psychoéducation aide à comprendre ce qui se passe et à disposer d’une réponse concrète dans la vie quotidienne.
Les soignants évoquent également leur propre autorégulation après des entretiens éprouvants. Cette dimension les intéresse parce qu’elle peut soutenir leur disponibilité dans la relation de soin. Le travail sur les traumatismes, en particulier complexes, reste un accompagnement clinique adapté à la personne et à sa situation.
Documenter pour construire la recherche
Les étudiants doivent rendre compte de leurs stages et préparer un mémoire. Décrire un cas impose de préciser la situation initiale, l’intervention et l’évolution du patient. Les enseignants relisent les travaux et demandent des corrections lorsque la présentation ou les référentiels ne sont pas assez précis.
Cette exigence est au cœur de la dynamique actuelle. Les invités évoquent des protocoles, la recherche de financements et l’ambition d’aller vers des études comparatives et des essais cliniques. Ils envisagent également un prolongement doctoral en santé mentale.
Le Sénégal peut ainsi devenir un terrain important de production de connaissances francophones sur l’EFT, avec des questions définies par ses propres cliniciens et chercheurs.
Une histoire de coopération et de nouvelles perspectives
L’entretien rappelle les liens anciens entre la psychiatrie de Dakar et Prémontré, à travers des échanges professionnels, des conférences et des stages. Les invités les présentent comme une histoire qui a enrichi leurs parcours. Notre rencontre dans l’Aisne fait écho à cette coopération.
Elle ouvre aussi sur des projets actuels : la préparation, annoncée par le Pr Tine, du soutien psychologique aux JOJ de Dakar 2026 ; des perspectives dans d’autres services de soins ; et un livre destiné au grand public, construit à partir des travaux cliniques des professionnels formés.
Je retiens de cet entretien une équipe engagée dans un travail concret : rendre la formation accessible, soutenir les pratiques et préparer les conditions d’une recherche ambitieuse. Je remercie les Pr Faye et Tine, ainsi que les étudiants qui documentent leurs expériences, pour la confiance et le travail partagé.

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